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Dossier II · La vie mondaine

Recevoir à dîner

Recevoir est un art de gouvernement en miniature : il faut prévoir, placer, servir, animer, et faire en sorte que rien ne paraisse. Voici la mécanique complète d’un dîner, du carton d’invitation au manteau qu’on tend dans l’entrée.

17 min de lecture 7 chapitres

Un dîner réussi ressemble à un mécanisme d’horlogerie dont on n’entendrait pas le tic-tac. L’hôte a passé trois heures en cuisine, deux à dresser, une à écrire les cartons : personne ne doit s’en douter. C’est la fameuse sprezzatura de Castiglione, la nonchalance qui cache l’art, transposée dans une salle à manger.

Le tableau de James Tissot qui ouvre ce dossier dit tout du malaise inverse. Deux jeunes femmes sont arrivées trop tôt ; le salon est vide, les musiciens s’accordent, la maîtresse de maison n’est pas prête. Rien de grave n’est arrivé — et pourtant la scène est insupportable. La ponctualité mondaine n’est pas l’exactitude : c’est l’art d’arriver au bon moment.

Inviter

Le délai

Le délai d’invitation dit la nature de la soirée. Trop court, il signale l’impromptu — ce qui est charmant entre amis, désinvolte avec des relations. Trop long, il oblige les invités à tenir une date en suspens pendant des mois.

Type de réceptionDélaiSupport
Dîner d’amis, à la bonne franquette3 à 10 joursTéléphone, message
Dîner soigné, huit à douze couverts3 semainesCourriel, carte
Dîner habillé ou avec invité d’honneur6 semainesCarton gravé ou imprimé
Grande réception, mariage, bal2 à 3 moisCarton, précédé d’un « save the date »
Déjeuner professionnel1 à 2 semainesCourriel

Délais d’usage pour inviter, en France, aujourd’hui.

La forme

Un carton classique comporte, dans cet ordre : le nom des hôtes, le verbe (« prient… » ou « seraient heureux de… »), le nom de l’invité manuscrit, la nature de la réception, la date, l’heure, l’adresse, et en bas à droite la mention R.S.V.P. suivie d’un moyen de réponse. En bas à gauche, s’il y a lieu, la tenue demandée.

La formule traditionnelle à la troisième personne — « Monsieur et Madame Duval prient Monsieur et Madame Berger de leur faire l’honneur de venir dîner » — reste en vigueur pour les réceptions habillées et officielles. Elle a le mérite d’être impersonnelle : on peut la décliner sans blesser.

Le nombre

La règle ancienne voulait qu’on fût « pas moins que les Grâces, pas plus que les Muses » — soit entre trois et neuf. Elle vise juste : au-delà de dix, la conversation générale devient impossible et la table se scinde en deux ou trois îlots. Un hôte qui veut mener la conversation d’un bout à l’autre ne dépasse pas huit.

Le nombre impair, longtemps redouté, n’effraie plus personne. On veillera en revanche à ne pas inviter une seule personne seule dans une assemblée de couples : c’est la placer en position d’exception toute la soirée.

Répondre

Une invitation appelle une réponse dans les quarante-huit heures, par le même canal que l’invitation : au carton on répond par un mot, au courriel par un courriel, au téléphone par un téléphone.

On répond oui ou non, jamais « je vous dirai ». L’hôte doit compter ses couverts, acheter, placer : le « peut-être » est le pire des refus, puisqu’il coûte à la fois la place et la liberté d’inviter quelqu’un d’autre.

Le refus ne se justifie pas longuement. « Nous sommes navrés, nous ne serons pas à Paris ce soir-là » suffit et n’appelle aucune vérification. On n’invoque jamais un autre engagement mondain, ce qui reviendrait à établir un classement.

Répondre à une invitation

Ce qui se fait

  • Répondre sous quarante-huit heures, par le canal de l’invitation.
  • Signaler ses contraintes alimentaires en répondant, jamais à table.
  • Prévenir immédiatement en cas d’empêchement de dernière heure, par téléphone.
  • Remercier le lendemain, par un mot ou un message selon le degré de cérémonie.

Ce qui ne se fait pas

  • Répondre « je vous confirme » sans jamais confirmer.
  • Demander à venir accompagné d’une personne non invitée.
  • Annoncer un régime particulier une fois assis à table.
  • Se décommander pour une invitation jugée plus intéressante.

Placer

Le placement est la partie visible de l’intelligence de l’hôte. Il repose sur trois principes que l’on combine : le rang, l’âge, et l’alternance.

La place d’honneur est à droite du maître ou de la maîtresse de maison. La deuxième place est à gauche. On alterne ensuite hommes et femmes, on sépare les couples — sauf les fiancés et les jeunes mariés de moins d’un an —, et l’on évite de placer côte à côte deux personnes qui n’ont rien à se dire ou qui ont trop à se reprocher.

Ce sujet, qui mérite à lui seul un traité, est développé dans notre article consacré au plan de table, avec le détail des préséances militaires, ecclésiastiques et administratives.

Le déroulé d’une soirée

Les sept temps d’un dîner

  1. 01

    L’accueil

    Les hôtes reçoivent ensemble à la porte, débarrassent des manteaux, présentent les nouveaux venus aux présents. On ne laisse jamais un invité entrer seul dans un salon qu’il ne connaît pas.

  2. 02

    L’apéritif

    Debout, au salon, quarante-cinq minutes au maximum. Il sert à laisser aux retardataires le temps d’arriver et aux conversations celui de se nouer. Sobre : il précède un dîner, il ne le remplace pas.

  3. 03

    Le passage à table

    La maîtresse de maison annonce, se lève et ouvre la marche avec l’invité d’honneur. Le maître de maison ferme, avec l’invitée d’honneur. Chacun trouve sa place au marque-place ou par indication de l’hôtesse.

  4. 04

    Le service

    On présente par la gauche, on dessert par la droite, on verse par la droite. On sert l’invitée d’honneur en premier, la maîtresse de maison en dernier. On ne dessert pas tant qu’un convive n’a pas fini.

  5. 05

    La conversation

    L’hôte veille à ce que personne ne reste muet et que personne ne monopolise. Il relance, il redistribue, il coupe court aux sujets qui divisent. C’est son travail réel de la soirée.

  6. 06

    Le café

    Au salon, jamais à table. Le déplacement rompt le placement, mélange les convives et rend à chacun sa liberté de conversation. C’est peut-être la règle la plus utile de tout le savoir-vivre.

  7. 07

    Le départ

    Une heure environ après le café. Le premier qui part rend service aux autres : il ouvre la porte. On remercie brièvement à la porte, longuement le lendemain.

L’heure d’arriver

On arrive entre cinq et quinze minutes après l’heure indiquée. Ce quart d’heure — que l’on appelait autrefois le « quart d’heure de politesse » — n’est pas un retard : c’est la marge que l’hôte s’est ménagée pour finir de se préparer.

Arriver en avance est une faute plus grave que d’arriver en retard, comme le montre le tableau de Tissot : on surprend la maison en désordre. Au-delà de vingt minutes, en revanche, on téléphone.

Le cadeau d’hôtesse

Il n’est obligatoire ni chez des amis proches, ni lorsqu’on a soi-même reçu récemment. Quand on en apporte un, il doit être utilisable plus tard — jamais tout de suite : offrir des fleurs non préparées oblige la maîtresse de maison à quitter ses invités pour trouver un vase.

Le présent que l’on apporte

Ce qui se fait

  • Envoyer les fleurs dans la journée, avant le dîner, ou les apporter déjà en vase.
  • Choisir un vin de garde, que les hôtes ouvriront quand ils voudront.
  • Offrir un objet qui se range : un livre, un thé, une confiserie, une bougie.
  • Joindre une carte, même brève, quand le présent est envoyé.

Ce qui ne se fait pas

  • Apporter des fleurs en botte, à préparer sur-le-champ.
  • Apporter un vin en attendant qu’il soit servi le soir même : le menu est arrêté.
  • Offrir un objet décoratif imposant, que les hôtes devront exposer.
  • Arriver avec un dessert non annoncé, qui bouscule le service prévu.

Conduire la conversation

C’est le vrai métier de l’hôte, et il commence bien avant le dîner : en composant sa table, il compose une conversation.

  • Relancer, sans interroger. « Vous reveniez d’Italie, je crois ? » vaut mieux que « Racontez-nous l’Italie ».
  • Redistribuer. Quand deux convives s’absorbent dans un aparté technique, l’hôte pose une question qui rouvre le cercle.
  • Protéger. Le silencieux doit être appelé, le bavard doit être coupé — avec douceur, en s’appuyant sur ce qu’il vient de dire.
  • Fermer. Sur un sujet qui divise, l’hôte a le droit et le devoir de trancher : « Nous ne nous mettrons pas d’accord ce soir, et le gigot refroidit. »

Il ne faut pas parler si bas qu’on oblige à tendre l’oreille, ni si haut qu’on empêche les autres de se parler.

Giovanni Della Casa Galateo 1558

Les trois sujets qu’une table mêlée évite restent l’argent, la santé et — sauf compagnie choisie — la politique dans sa forme partisane. Non parce qu’ils seraient indignes, mais parce qu’ils divisent sans se conclure : on ne change pas d’avis entre le fromage et le dessert.

Se retirer

On reste une heure environ après le café. Moins, on donne l’impression d’avoir subi ; beaucoup plus, on impose aux hôtes une fin de soirée qu’ils n’osent pas abréger.

Le premier départ est un service rendu à toute la table : il libère ceux qui n’osaient pas. Si vous voyez la maîtresse de maison réprimer un bâillement, rendez-lui ce service.

On remercie brièvement à la porte — les longs remerciements dans l’entrée retiennent les hôtes et bloquent les manteaux —, puis longuement le lendemain. Un message dans la matinée suffit entre amis ; après un dîner de cérémonie, un mot manuscrit, posté le jour même, reste la marque la plus sûre d’une bonne éducation. Cette lettre porte un nom : le mot de château.

Recevoir sans domesticité

Toutes les règles ci-dessus ont été écrites pour des maisons qui avaient du personnel. Elles restent applicables, à condition d’accepter trois adaptations que les manuels du XXe siècle ont déjà entérinées.

On simplifie le menu. Trois plats bien faits valent cinq plats bâclés. Une entrée froide préparée la veille, une pièce qui se tient au four, un dessert acheté chez un bon pâtissier : personne n’a jamais reproché à un hôte de ne pas avoir fait sa pâte feuilletée.

On accepte l’aide, une fois. L’usage veut qu’on refuse la première proposition d’aide et qu’on accepte la seconde, pour une tâche précise et brève — porter les assiettes, servir le café. On ne laisse pas un invité faire la vaisselle : il est venu dîner.

On ne s’excuse de rien. L’hôte qui commente ses propres ratés oblige tout le monde à le rassurer pendant vingt minutes. Si le soufflé est tombé, on le sert tombé, et l’on parle d’autre chose. C’est, de toutes les règles de la réception, la plus difficile — et la plus sûrement reconnaissable.

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